Sexualité spectacle et porno éducatif?

L’article est un échange avec Sophia Idayassine et moi même suite au travail d’expertise citoyenne en 2013 sur les questions liées à la jeunesse afin de comprendre quel est le rapport des jeunes aux médias et à leur sexualité.

 

Toutefois, cette expertise citoyenne ne cherche pas à se prétendre scientifique. Elle se veut outil pédagogique, permettant de fournir des clefs de compréhension de la rencontre de deux concepts qui séparés suscitent déjà des craintes : La sexualité et ses pratiques associées à la jeunesse. Nous ne tenterons pas de poser une énième approche ou d’établir un nouvel exposé de ces notions, nous proposons une approche méthodique et ancrée dans nos pratiques éducatives quotidiennes.

Le traitement de la question de la sexualité est loin d’être récente. Des philosophes aux littératures plus contemporaines, le sujet a enflammé bon nombre d’écrits et nourrit bon nombre de réflexions ; elle a longtemps été entourée du halo de la culpabilité.

Nous avons souhaité nous demander si la sexualité, par le biais de nombreux médias était devenue un loisir. Si tel est le cas, la sexualité est-elle maintenant affranchie de toute forme de procès moral.

Michel Dorais, spécialiste des questions du genre et des sexualités affirme que « La sexualité est plus que jamais montée et montrée en spectacle, mais elle se doit désormais d’être spectaculaire ».

Ceci confirme ce que nous avons tous pu distinguer, à savoir que la sexualité dans tous les supports médiatiques se scénarise (films, clips, jeux vidéo…) Mais qu’en est-il de sa perception ? Les codes et normes moraux ont-ils évolués avec les pratiques? Les limites des sphères de l’intime ont-elles bougées ?

J’ai beaucoup échangé avec des acteurs des champs socio- éducatifs et j’ai souvent entendu « Qu’il faut recadrer nos valeurs ». S’agit-il réellement d’un problème de valeurs ?

Préconiser, recommander des actions ou des attitudes sur ce sujet nous semblait bien délicat. Alors, nous avons choisi d’exposer un de nos multiples échanges, car ce sujet ouvre tant de pistes et de réflexions qu’il nous semble impossible de nous enfermer dans un modèle de pensée, au contraire il s’agit pour nous de parler, d’échanger encore !

Echange entre Sophia. I et Pierre. K :

Pierre : Une fois que nous avons posé cet état des lieux (Expertise citoyenne « Moi, les médias et mes sexualités ») que pouvons- nous proposer aux lecteurs Sophia ?

Sophia : C’est bien là la question. En même temps, nous pouvons simplement proposer une photographie et notre lecture passée au prisme de notre expérience professionnelle. En fait poser des vérités, des certitudes, bof… On peut réfléchir à des axes peut être. Je ne sais pas.

Pierre : Je travaille depuis de nombreuses années dans le milieu de l’éducation populaire et après relecture de l’expertise citoyenne, il me semble avant toute chose ,important de mieux structurer le partenariat avec les associations, fédérations et organismes compétents autour de la question des sexualités. Comment formaliser un cadre éthique et pédagogique commun afin de co-construire des méthodes cohérentes d’intervention auprès des jeunes, et pouvoir s’appuyer sur les compétences complémentaires des divers acteurs ?

Sophia : Ca me parait presque évident, mais on sait que cela est difficile. Participer à une guerre de clochers ? Doit-on se positionner ainsi ?

Pierre : J’ai beaucoup échangé avec des acteurs des champs socio- éducatifs et j’ai souvent entendu « Qu’il faut recadrer nos valeurs ». S’agit-il réellement d’un problème de valeurs ?

Sophia : La grande question de la formation des valeurs… On a qu’à fournir un exemplaire de Dewey avec. J’adore les blagues d’intellos, on se sent plus intelligents ! Après, le sexe, les sexualités ont toujours animé les débats. C’est un commerce et si tu regardes bien, je ne vois pas trop d’écarts entre les jeunes et les adultes bien-pensants. Moi, j’aurais tendance à dire que les adultes ont tout intérêt à balayer devant leur porte avant d’aller se mêler des sexualités des jeunes. Nous avons une responsabilité mais je ne l’imagine pas morale. Ma tendance féministe fait que j’ai plus envie de dire qu’il faut travailler la lecture de contenus et apporter des éléments de compréhension. En gros, pour moi, commencer par faire du sexe et de la sexualité autre chose qu’un tabou.

Pierre : En tant qu’adultes nous pouvons re-questionner notre compréhension du monde, notre compréhension de l’amour, et de la sexualité ! Il faudrait apporter une autre vision de la sexualité aux jeunes, afin qu’ils fassent des choix éclairés quand vient le temps de vivre leurs sexualités, plutôt que d’imposer une censure aveugle. As-tu des exemples d’outils permettant la prise de conscience de soi et de l’autre en tant que sujet de désir et de plaisir ?

Sophia : C’est clair ! 2 ans de boulot avec Eurosutra en 2008 (projet européen autour des sexualités) et débloquer une parole salvatrice qui a permis à des jeunes et à des adultes de parler de ça ! Permettre d’identifier le message sexué explicite et/ou implicite présent dans de nombreux messages publicitaires, clips vidéo par exemple ou ce que la société conditionne. Car quoi qu’on dise, la femme reste représentée comme dominée par les hommes. La sexualité sur le net en tout cas hétéro est très phallo centrée. Travailler avec les adultes me semble important parce que prendre en main ces outils, c’est aussi accepter de repenser nos représentations, tout cet espace de conceptions des médias. Des sites internet peuvent être recommandés comme support d’éducation sexuelle, car de toute manière, les ados y vont d’eux-mêmes sur le net chercher des réponses qu’ils n’auront ni en classe, ni dans la sphère familiale, autant donc leur fournir des sources de qualité, mais pour cela il faut aller voir en détail le contenu des sites en questions. Et vu ce que je vois, autant dire que cela me semble important.

Pierre : Déjà dans le cadre d’Eurosutra en 2008, tu parlais de l’idée de mettre en place une sensibilisation à l’érotisme par le biais de l’art, de la musique et du cinéma. Des cours d’érotisme dans nos MJC, nos collèges et lycées sont possibles ?

Sophia : hahahaha ça serait juste génial ! Y’a tant de pistes. Pour moi, ça veut dire éduquer le regard porté sur les autres, sur soi. Faire le lien entre la portée érotique et la mode vestimentaire, travailler la relation qui même si elle est éphémère ne doit pas s’apparenter à de la consommation et de la mise en concurrence. On existe avec, par et pour sa sexualité !

Pierre : Si je comprends bien, nous ne faisons pas vraiment aujourd’hui de l’éducation aux médias autour des stéréotypes, de la sexualité……beaucoup de discours pour peu d’actions ? Je me suis vu interdit dans le cadre d’une intervention auprès de lycéen-es la distribution de clitoris en 3D.

Sophia : Oui je crois. Tout se mélange, il y a des notions importantes autour de l’intimité et l’extimité et la E-reputation par exemple. Quand tu regardes certains profils twitter ou Instagram par exemple comment faire la différenciation entre porno, érotisme et simple nudité. Franchement c’est difficile. On tombe dans la sexualité spectacle et ça me dérange un peu car une fois de plus la femme est et se positionne comme objet de désir où les hommes vont se battre pour obtenir une faveur. Mais que devient le sentiment amoureux au sens universel associé au désir physique de l’autre et à l’expression de son propre désir ?

La vie amoureuse et sexuelle et la séduction via les médias subissent il me semble l’influence esthétique et comportementale du porno. Comment veux-tu qu’un ado ou qu’une ado ait confiance en lui et dans les autres ?

Pierre : Devant cette réalité, comment accompagner et surtout dédramatiser l’information auprès des parents, de la famille élargie, la famille d’accueil et autres adultes responsables de l’éducation des enfants qui se retrouvent confrontés à des situations imprévues et dérangeantes, comment aborder les enjeux des contenus médiatiques autour de l’hypersexualisation et de cette soi-disant « précocité sexuelle » ?

Sophia : Je pense que les parents ont de quoi s’inquiéter au regard de l’érotisation des adolescents et des jeunes enfants dans les médias, la banalisation des normes de beauté établies par la pornographie à travers la télévision et l’Internet, et même la musique populaire (clip vidéo) sont autant de causes de la sexualisation des jeunes, et puis il y a aussi ainsi cette pression sociale qui veut que même les filles très jeunes aient un amoureux. Je pense qu’il nous faut réellement travailler sur une sensibilisation plus transversale en direction des parents, éducateurs, enseignants et animateurs aux effets de « réalité » des médias.

Sophia : Beaucoup de programmes autour des TIC sont proposés, la course à l’équipement technologique pour nos jeunes lycéens, afin de leur apporter une forme d’égalité à l’information et à la prévention via l’informatique. Cela te semble-t-il pertinent ?

Pierre : Il faut savoir aussi refroidir les ardeurs technologiques, je ne remets pas en question la capacité des ordinateurs (logiciels, blog, site internet…) à susciter des situations pédagogiques nouvelles et enrichissantes mais il convient de rappeler que leur intégration ne suffira pas à occulter l’absence de projet éducatif et politique. La technologie n’est qu’un leurre et aussi interactive soit elle, elle ne transformera pas nos jeunes en super citoyen éclairé sur la question des sexualités, sachons leur donner les clés de compréhension pour être moins consommateur, plus citoyen d’une programmation intégrant la participation et l’innovation.

Pierre : Nous disions que l’expertise citoyenne était un peu trop hétéro normée, il est difficile encore aujourd’hui qu’un adolescent-e dévoile son homosexualité…

Sophia : Je ne suis pas totalement d’accord avec toi, beaucoup de célébrités se servent de Youtube, Facebook, instagram ou twitter pour révéler au grand public leur homosexualité. Même si c’est encore un tabou encore présent dans notre société, être gay, lesbienne, pan sexuel, genderqueer ou encore sexuellement fluide

[1], devient de moins en moins caché. Plusieurs éléments ont pu faire levier et contribuer à cette acceptation sexuelle. L’influence bénéfique des modèles….l’obligation de certains réseaux sociaux de divulguer le vrai nom. Et puis des phénomènes de mode existent aussi.

Pierre : Quel est le combat à mener alors ?

Sophia : Nous avons tenu à écrire ces quelques lignes non pas pour tenir une tribune du féminisme, mais plus parce que nous savons que toute communication est genrée. La femme, nous avons pu le constater est porteuse dans les médias de stéréotypes extrêmement réducteurs. Et en ce qui concerne le sexe, nous avons pu une fois de plus constater que les médias, les réseaux sociaux sont aussi des instruments de domination masculine, les filles assurant pour certaines une sexualité spectacle attisant le désir et le fantasme masculin. Des images des clips, aux textes des tubes écoutés, en passant par les réseaux comme facebook ou twitter, cette image est largement dominante et doit encore, toujours et de tout urgence être combattue par l’éducation aux et par le média pour aussi, une égalité filles/garçons.

Propos recueillis par Pierre Khattou dans le cadre d’un échange en 2013 autour de « Moi, les médias et mes sexualités »

Lien de l’expertise citoyenne : http://www.asso-icare.org/2016/04/20/moi-les-medias-et-mes-sexualites-synthese/

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