L’envers de l’écran

Lui : « Lorsqu’on parle ensemble, est ce que tu discutes avec quelqu’un d’autre ? »

  • Elle :- « Oui. »
  • Lui : – « Combien ? »
  • Elle : – « 8316. »

Extrait du film de Spike Jonze « Her » sortie en 2013

En introduction de mes interventions sur la question du numérique dans notre quotidien, je commence systématiquement par la phrase « A chaque époque son média de prédilection. Les médias changent mais les questions demeurent…» Ouais, je sais, je me la pète un peu, et puis j’enchaîne directement avec un amoncellement de chiffres statistiques, je réponds à des questions du quotidien des gens présents, je défends, argumente ou déconstruis les questions liées à la pratique du numérique.

Et quand l’échange (généralement très riche) se termine, j’ai la sensation qu’il me manque quelque chose, une chose que je devrais aborder mais qui est beaucoup moins palpable qu’une préconisation autour de la pratique des écrans, moins réelle qu’un contenu médiatique, moins chiffrée que du temps passé devant un portable ou une console….

Je me refais souvent le film de la soirée, les réactions, les visages des participants, les malaises et les non-dits…

Et j’ai cherché le point commun entre tous ces visages, et je me suis enfin dit : « Mais, nom d’un pixel ! C’est évidentLa question des émotions est un paramètre à prendre en compte ! Tu ne peux pas aborder les choses simplement d’un point de vue technologique ou organisationnel Pierre ! »

Car face à cet angle de vue, il y a l’humain avec son lot d’émotion et toute sa singularité.

Anxietatem

Une première émotion que je lis sur les visages des individus est l’anxiété ; je devrais donc plutôt commencer par une phrase comme « Nous vivons à une époque d’anxiété, et la société nous fournit un panel de situations, d’objets et de lieux qui s’empressent de déclencher nos peurs. »

Ensuite, je devrais développer la question de la peur, expliquer que ce sont les phobies : ces peurs irrationnelles qui, en quelques secondes, nous plongent dans un univers flippant prenant leur source dans l’histoire de l’évolution. Bref, je devrais commencer par le début !

Je ferais l’inventaire de ces phobies tout en expliquant que la majorité d’entre elles correspond à une ou plusieurs catégories: phobie du sang ou des blessures, phobie des insectes et des animaux de l’environnement naturel et phobie des situations dangereuses.

Que ce sont ces phobies qui ont permis à nos ancêtres à survivre. Si vous étiez un homme ou une femme des cavernes et que vous voyiez un énorme serpent ramper vers vous, vous ne perdriez sûrement pas de temps pour décider si votre vie est en danger ou pas. Vous attraperiez votre massue et assommeriez directement l’animal ou seconde option (la mienne) prendriez vos jambes à votre cou.

Selon les chercheurs (qui cherchent toujours d’ailleurs), « Les phobies sont ancrées dans cette décision primitive: combattre ou fuir.»

Il y a des signaux d’alerte (comme le sifflement d’un serpent) qui sont des informations qui parviennent directement aux amygdales, deux petites amandes sur les côtés du cerveau.

Stimulez les amygdales, la terreur intervient. Danger, danger!

Mais la même information voyage aussi vers le cortex préfrontal (ne pas confondre avec le boss de Crash Bandicoot) qui le transfère aussi vers les amygdales. Le message peut très bien être: « Détends-toi, boulet, c’est juste une couleuvre » ou « Tu avais raison : c’est une vipère! »

Vous me direz : « Mais c’est quoi le lien entre numérique, les réseaux sociaux, les écrans et les différentes émotions comme l’anxiété, la peur….!? »

C’est bon j’y viens, j’y viens, ne décrochez pas !

Laissez-moi vous parler des phobies qu’engendre l’utilisation de ces outils numériques.

Prenons par exemple la nomophobie (peur de ne pas avoir son téléphone portable prêt de soi) ne pas confondre avec la neuneuphobie…

La nomophobie touche la dépendance au téléphone. Nomo est l’abréviation de “no-mobile” lorsque l’on n’arrive pas à trouver son portable, quand la batterie est déchargée ou quand il n’y a pas de réseau.

Le terme “phobie” est peut-être un peu exagéré dans ce cas mais les symptômes sont reconnaissables.

D’ailleurs si on remonte dans l’histoire de l’humanité quand notre homo erectus a peur du serpent, les sensations qui opèrent sont des sensations de peur, d’inquiétude, de panique ou malaise, palpitations cardiaques, sueurs (mains moites, bouffées de chaleur…) voire de tremblements.
Maintenant, refaites-vous la scène quand vous perdez votre portable…

78% des 14-25 ans et 70 % des + de 25 ans avec qui je discute m’avouent être incapables de se séparer de leur téléphone même pour quelques minutes (au lit, dans la salle de bain, aux WC…).

E que s’apelerio Connexio

Ce qui est marrant dans l’étymologie du mot « connexion » emprunté au latin connexĭo c’est le concept de “lien” et “enchaînement” dérivé de conectere (« lier ensemble », « attacher », et encore « enchaîner ») et composé de co- et de nectere“nouer” et apparenté à nexus “noeud”1.

Bref attacher, nouer, enchaîner, lier…

Autant de termes qui ramènent à soi et à notre relation aux autres mais vous pouvez aussi l’interpréter comme un joli programme pour une soirée BDSM.

Laissez moi vous présenter la seconde anxiété sociale générée par le numérique et les écrans : le FoMO, acronyme de l’anglais “Fear of missing out” je traduis par “le flip de rater un truc”.

C’est une sorte d’anxiété caractérisée par la peur constante de manquer une nouvelle importante ou un événement quelconque donnant une occasion d’interagir socialement.

Et devinez quel est le nouvel outil pour interagir socialement ? Bingo ! Les téléphones mobiles, le réseautage social numérique !

Vous vous connectez à Twitter ou Instagram soixante-dix fois par jour juste pour avoir la certitude de ne pas passer à côté d’une info importante ou d’un délire collectif ?

Vous scrollez de manière frénétique dans un sens puis dans un autre vos applications ? Vous hastaguez fougueusement et même parfois comme un zombie vous attendez le rafraîchissement de vos différentes pages ? Vous êtes victime du FoMO.

Avec l’utilisation croissante de l’internet et son lot d’hyper-connexion, une certaine proportion d’internautes développe une accoutumance psychologique d’être en ligne, ce qui peut mener à une anxiété d’être hors connexion, s’exprimant sous la forme de « peur de manquer quelque chose ».

L’illusion d’être heureux

L’antithèse du FoMO est le JoMO ou « Joy of Missing Out » c’est à dire « la joie de ne pas savoir ». La capacité et/ou la volonté à se déconnecter du flux d’information et de la relation produit par l’internet.

L’émotion, toujours l’émotion, encore l’émotion…

Les réseaux sociaux sont un miroir fidèle de notre société ; il vous est possible aujourd’hui de tout mettre en scène, d’informer vos amis sur le contenu de votre assiette et, derrière votre écran, inquiet parfois mais toujours en attente, vous guettez le moindre signe « vues » ou « likes »qui mesurera le thermomètre de votre égo.

Le rythme effréné pour alimenter le storytelling 2 de votre vie en version augmentée 2.0 de votre petit quotidien va finir par vous rendre fou ou dépressif…A.C. Brooks, chroniqueur au New York Times, le résumait parfaitement : « Nous passons désormais, pour les plus atteints d’entre nous, la moitié de notre temps à prétendre être plus heureux que nous le sommes, et l’autre moitié à regarder comme les autres semblent l’être bien plus que nous » .

Les FoMO et les JoMo ont un point en commun même si les uns souffrent sans trouver de solution et les seconds souffrent en se faisant violence ! C’est le sentiment de déprime qui est en alerte !

Quelques études commencent à pointer le sentiment de déprime qui devient parfois envahissant face à cette scénarisation de l’excellence permanente via les réseaux sociaux et pas uniquement chez les ados.

Nous fantasmons sur ces aperçus mirifiques de la vie des autres, surtout quand la nôtre semble tellement ordinaire.

Ajoutons à cela dans nos milieux professionnels ou personnels, une armada d’arguments marketing pour allez « mieux » via plusieurs supports comme la littérature, les applications, les coaches de vie nous vendant la pleine conscience… On nous entraîne, on améliore, on optimise nos vies quotidiennes en développement personnel et pensée positive pour gaver notre narcissisme déjà bien obèse !

Ce coaching social et psychologique vient à mon sens créer un effet pervers qui donne l’illusion d’une émancipation personnelle mais si on gratte un peu, c’est le masque d’une dépendance qui s’affiche alors.

Je le répète : ce ne sont pas les écrans ou la pratique de ces derniers qui rendent malheureux.

Il ne faut pas confondre l’outil et l’usage.
Vous avez un terrain propice dès lors que vous soyez un ados mal dans sa peau (c’est un pléonasme non?), un jeune adulte en mal d’affection, un salarié subitement au chômage, des parents frôlant l’aliénation tellement leur enfant prend de la place ou un couple qui ne va plus très bien…

Si vous êtes équipés et connectés voire hyper-connectés, vous subirez les effets pervers de cette mise en scène de soi.

Motus animi

Évolution ou régression ?

Le monde dans lequel nous vivons est à la fois en mouvement et ankylosé.

Cette mutation produit des changements comme toutes évolutions techniques, chaque invention a son lot de bouleversements positifs ou négatifs mais celles-là apportent des perceptions d’un monde encore inconnu et vient camoufler des émotions telles que le manque, l’incertain, la solitude, l’ennui…

La présence des technologies connectées est comme un puits sans fond, une chute volontaire, sans jamais trouver le moyen de remonter à la surface car toute tentative nous confronte brutalement à ce que cette technologie nous permet de fuir. Exit l’attente d’une réponse, c’est maintenant et tout de suite ; mail pro non-stop, SMS familiaux, selfie amical… il suffit d’appuyer sur un bouton.

Aujourd’hui, nous n’utilisons pas la technologie, nous vivons avec elle. L’interaction avec la technologie implique les émotions, l’intellect et les sens..

Dans mon article « Orange Numérique 3» je parlais de la possibilité d’extérioriser son intimité dans la sphère publique grâce à ces outils multimodaux tout en se cachant derrière l’écran, et j’indiquais que cela induisait de nouvelles formes d’expression et de mise en scène de soi. De nombreuses lignes de démarcation s’estompent et des phénomènes se produisent : entre oral et écrit, entre sphère publique et sphère privée, entre amateurs et professionnels, entre espace confiné et liberté d’expression.

En fin de compte, tout cela ne fait que révéler notre besoin matérialiste et rapport étroit à l’objet, et montre que nous ne saurions envisager nos vies sans nos smartphones puisque ce sont eux qui font notre existence et si nous enlevons l’outil du numérique et le lien que nous avons avec appareils connectés alors s’enclenche un processus émotionnel.

Le numérique amplifie un trouble qui se caractérise par une crainte sociale qui a toujours existé : l’exclusion et la peur de ne pas être aimé. L’amour, bordel !Ce sentiment amer de sentir qu’il nous manque quelque chose dont les autres profitent. Cela commence comme une petite sensation qui grandit puis finit par nous envahir au point d’avoir besoin d’être en permanence connecté pour ne pas passer à côté de quoi que ce soit.

Savoir que nos amis vont vivre une chose ou ont un meilleur plan que nous fait que la sensation de louper quelque chose nous envahit. Ce sentiment que nos vies sont moins intéressantes que celle des autres.

Les téléphones portables et l’instantanéité des réseaux sociaux numériques ont fait de ce sentiment d’alerte-peur le compagnon de vie de nombreuses personnes.

Nous sommes globalement pris au piège.

Nous avons de plus en plus besoin d’Internet et des réseaux sociaux mais nous avons de plus en plus conscience de leur impact négatif sur notre bien-être, il est temps de réagir…

Oscar Wilde disait : « – Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris ».

Sur ce je vous laisse j’ai 2 saisons sur Netflix de retard a regarder pour pouvoir spoiler auprès de mes amis sur FB.

Clic !

Pierre Khattou

Merci à Christel Monnerie pour sa contribution.

1Source wikipédia

2Le storytelling (en français la mise en récit1 ou l’accroche narrative) est une méthode de communication fondée sur une structure narrative du discours qui s’apparente à celle des contes et des récits.

3http://khattoupierre.unblog.fr/2018/07/18/orange-numerique/

Ic@re fête ses 10 ans !

 

L’association Ic@re s’engage depuis 11 ans à développer une attitude critique des jeunes, des enfants et des adultes face aux médias.

 » Cultivons l’esprit critique »

À partir de projets thématiques, et toujours sur le terrain, l’équipe pédagogique d’Ic@re explore les différentes relations entretenues entre les médias et la société. Nous avons ainsi développé de nombreuses ressources pour défendre l’éducation aux et par les médias numériques en France et en Europe (projet européen : Belgique, Suisse, Espagne…). 
Curieux des pratiques médiatiques des enfants, des adolescents et des adultes, l’Association Ic@re mobilise en son sein, des chercheurs, spécialistes de l’information et de la communication, de la psychologie sociale et de l’éducation pour mener des enquêtes sur les usages d’Internet, des réseaux sociaux, du jeu vidéo et plus largement, des écrans.

 

-Des atelier de data journalisme « cultivons l’esprit critique » -Des ateliers autour des médiaLab (make makey, hologramme, robotique,DIY…)

-Des ateliers de création de jeu vidéo, rétro-gaming et codage (4 jeux créés avec des collectivités territoriale ou Fédération d’Education Populaire)

-Des ateliers de M.A.O (Musique Assistée par Ordinateur)

-Des créations de Web-radio citoyenne (podcast)

-Des créations de contenus en FOAD (Formation )

« L’association Icare c’est avant tout des expérimentations pour lutter contre la fracture numérique dans les territoires ruraux et quartiers populaires. »

Animer les territoires autour de l’éducation aux médias numériques Asso icare propose un accompagnement à l’organisation d’événements éducatifs et ludiques avec les acteurs des territoires Occitanie afin de développer l’accompagnement aux pratiques médiatiques et numériques. Nos contenus et nos méthodes sont ainsi réinvestis pour répondre à plusieurs objectifs :

  • développer les connaissances et les compétences des jeunes, des enfants et de leurs parents afin de permettre un usage critique des outils numériques,
  • outiller les acteurs éducatifs locaux (animateurs, enseignants, services jeunesse) avec des formations et des contenus clés en main qu’ils peuvent réinvestir auprès de leurs publics
  •  promouvoir un format événementiel original, à la fois ludique et éducatif, pour apporter des réponses pertinentes et mobiliser largement les familles (journée porte ouverte, semaine à thème…).

 

Contact presse : Pierre Khattou

icare.association@gmail.com I 06 82 64 48 98

Expertise citoyenne « moi, mes engagements et les médias sociaux  » 12-17 ans

Voici la nouvelle  expertise citoyenne (étude) autour des engagements 2.0 des 12-17 ans. (étude indépendante)   Elle consiste à observer, répertorier et définir les engagements 2.0 sous l’angle des médias sociaux numériques. On s’intéressera aux échanges informationnels comme les forums, blogs, réseaux sociaux auprès des jeunes de 12-17 ans.    A travers cette expertise citoyenne, il s’agit d’évaluer de quelles façons et sous quelles formes l’usage des médias sociaux peut influencer et intervenir dans le processus d’engagement.

By Pierre Khattou

A lire et partager 🙂

En Format PDF ici :  Expertise engagements 12 17 2.0

 

 

Et si le jeu vidéo n’était qu’un objet transitionnel et les joysticks des grosses tétines ?

Podcast : Et si le jeu vidéo n’était qu’un objet transitionnel et les joysticks des grosses tétines ?

Dans son annonce l’O.M.S parle de la notion de « trouble du jeu vidéo : Gaming Disorder » qui va être intégrée à la 11ème liste de la classification internationale des maladies. A l’ère de ce tsunami numérique, où tous les individus sont connectés, une question toute simple se pose : où se trouve la frontière entre usage répétée et addiction?

Voici le lien, bonne écoute :

https://www.podomatic.com/podcasts/coord-cclag28620/episodes/2018-10-09T04_40_00-07_00

Orange numérique

Temps de lecture :  12 minutes environ

Genre : Société, éducation et numérique

 

Après la Théorie du Big Bang il existe désormais la Théorie du Big Data ou comment grâce à toutes les pistes numériques, nous pouvons observer les gens qui parcourent le web.

Dans mes différentes interventions j’ai souvent du mal à expliquer ce qu’est le Big Data et j’espère à travers cet article pouvoir apporter un éclaircissement.

 

Les êtres humains génèrent en moyenne 2,5 milliards de milliards d’octets de données.

Toutes les lettres du clavier frappées en passant par le clic sont autant d’informations et de traces que nous laissons. On assiste aujourd’hui à une explosion quantitative et qualitative de tous types d’informations disponibles.

 

Cet article aborde la question du Big Data  et du lien de causalité que créé chaque individu.
Car il faut le savoir : nous en sommes les principaux émetteurs.

Chacune de nos activités sur le net, alors que nos vies sont de plus en plus connectées, alimentent ces données ; chaque information personnelle que nous émettons devient un enjeu industriel considérable.

 

De la moindre phrase tapée sur internet allant de la recherche d’une recette de cuisine aux élections présidentielles, toutes les données montrent que nous vivons dans une société différente de celle qu’un chercheur universitaire ou qu’un journaliste imagine sur la seule hypothèse des sondages.

 

J’ai tenté une petite expérience sur une méthode de référencement par mot clé car je suis intimement convaincu que les recherches sur les différents moteurs constituent une masse importante de données sur le comportement humain.

 

Mais le plus intéressant, chers lecteur et lectrice, c’est qu’une grande partie de ces données contient des informations que personne n’avouerait jamais à quiconque. Vos préférences en matière de sexualité, vos penchants pornographiques, vos opinions politiques, vos peurs et même vos désirs profonds. (Selon mes données algorithmiques, vous avez arrêtés de lire ici, c’est-à-dire 15 secondes après le début) !)

Les hommes, en matière de santé par exemple, posent à Google plus de questions sur leurs organes génitaux que sur toute autre partie de leurs corps : plus que sur leurs poumons, leur pied, leur nez, leur gorge…

 

 

« 90% des données mondiales ont été créées au cours des deux dernières années. »

 

 

 

Un petit télescope vers l’au-delà et l’infini

 

Google Trends est un outil créé en 2009 qui indique avec quelle fréquence un mot ou une phrase ont fait l’objet d’une recherche en différents endroits et à différents moments.

C’est une démarche similaire à celle de Seth Stevens-Davidowitz dont je me suis beaucoup inspiré pour écrire ce papier.

Je me suis plus ou moins amusé grâce aux recherches sur Google à créer une cartographie de chaque région en fonction  des mots ou des phrases que vous frappez. Les pros du digital appellent cela « Les mots clé de la longue traîne ».

Ce sont ces mots clés que les internautes utilisent dans Google lorsqu’ils ont une idée très précise de ce qu’ils recherchent sur internet. Il faut savoir que Google détient aujourd’hui des masses d’informations souvent ignorées des sondages qui seraient pourtant susceptibles d’aider.

Mais laissez-moi vous démontrer par l’exemple afin de comprendre le phénomène.

J’ouvre mon application Google Trends et je tape le mot « chocolatine ». Nous observons sur l’image ci-dessous  comment le logiciel algorithmique localise le nombre de fois où le mot apparaît. Google Trends vous permet de comparer le volume de recherche de plusieurs expressions, mais aussi leur évolution dans le temps.

 

Mot clé sur Google Trends : "Chocolatine" Juin 2017- Juin 2018

Mot clé sur Google Trends : « Chocolatine » Juin 2017- Juin 2018

 

J’ai commencé par un sujet plutôt marrant quoique hautement diplomatique, mais vous découvrirez tout au long de mon article l’analyse de certains mots ou phrases sur des sujets plus sérieux autour du moustique tigre, du porno ou du racisme ordinaire. Pour certains, chercher des informations dans le Big Data, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de paille, oui paille car nous n’avons pas beaucoup de foin dans le sud… C’est sans doute vrai en partie mais il peut y avoir au grès des recherches de sacrées pépites.

 

 

Santé publique et Big Data

 

Voici un autre exemple.

A gauche un schéma lorsque le moustique tigre est apparu en masse et à droite les recherches des internautes sur Google en 2016 ; notons qu’en 2016, dix nouveaux départements ont été officiellement considérés comme colonisés par le moustique tigre (sur la base des informations de 2015).

Les gens ont donc fait des recherches sur « le moustique tigre » mais auraient pu effectuer des recherches en rapport avec des symptômes de la dengue, le chikungunya ou du zika et nous pourrions avoir ici un indicateur de la vitesse à laquelle une épidémie se répand.

 L’intérêt ne réside pas tant dans le volume collecté, mais dans la vision que peut offrir de nouvelles sortes d’informations à étudier et même pourquoi pas dans les sciences de l’éducation.

 

illustration 2

Mot clé sur Google Trends : « Moustique tigre » juin 2015-2016

moustique tigre

Racisme ordinaire et Big Data

 

Y a t-il un moyen d’utiliser les recherches autour de termes racistes pour avoir une véritable lecture du racisme ordinaire en France ?

Exemple : je tape « marre des arabes » et je demande à Google Trends de me donner un résultat par région sur les 12 derniers mois. (Voir schéma ci-dessous).

 Mot clé sur Google Trends : "Marre des arabes" Juin 2017-2018

Mot clé sur Google Trends : « Marre des arabes » Juin 2017-2018

 

Je vous laisse évidemment faire votre analyse vous-même.

Ce qu’il faut retenir ici c’est que dans le milieu dans lequel je travaille, à savoir le travail social et l’éducation populaire, nous abordons souvent les problématiques du « vivre ensemble », de la laïcité et autres joyeusetés « bisounouresques » en direction de nos citoyens. Mais les gens restent souvent politiquement corrects.

Il s’agit d’un travail important mais quand on observe le genre de questions que les individus posent sur Google on voit bien qu’ils sont pétris de stéréotypes qu’ils ne voudraient pas afficher sur la place publique. On peut observer que beaucoup de personnes ont tendance à garder leurs opinions pour elles.

Comment pouvons-nous évaluer un véritable travail fait autour de la lutte contre le racisme, les inégalités sociales ou le droit des femmes ?

Les recherches sur Google peuvent décrire un monde différent de celui que l’on voit d’ordinaire.

La fenêtre de recherche fonctionne ici comme une cabine de confessionnal.

Voici encore une pépite au tour du mot « ratonnade ».

Par définition, je le rappelle, une ratonnade n’est pas un jeu festif similaire à la piñata mais

« Une violence physique exercée à l’encontre de personnes d’origine nord-africaine. Par extension, le terme s’appliquer aux violences exercées contre une minorité ethnique ou un groupe social[1] ».Il est évident que le mot « Ratonnade » est plus marqué dans le sud de la France par son histoire[2].

 

Illustration 4: Mot clé sur Google Trends "ratonnade" Juin 2017-juin 2018

Illustration 4: Mot clé sur Google Trends « ratonnade » Juin 2017-juin 2018

Je pourrais facilement vous faire une démonstration autour de l’antisémitisme caché, l’homophobie hypocrite et autres élans fraternels mais j’ai préféré choisir un sujet qui me concerne directement étant moi même d’origine Algérienne.

D’ailleurs à propos de violence, ce type d’outil permettrait d’identifier des enfants en souffrance (cyber-harcèlement, violences sexuelles…) car les victimes seraient plus enclins à dire sur Internet qu’ils ont un souci ou bien à laisser plus ou moins consciemment des traces comme autant de signaux d’alarme ; mais bien évidemment, encore faut-il savoir interpréter les données.

 

 

 

La fesse caché du Porno

 

Dans le travail mené en 2013 sur la mise en évidence des relations jeunes/contenus/supports en lien avec « les sexualités » des jeunes, j’avais dû répertorier un certain nombre de sites pornographiques et j’ai pu observer que les penchants sexuels se rangent eux aussi dans des catégories biens précises.

Par ailleurs, dans son  ouvrage Seth Stephens-Davidowitz[1] démontre que ces données révèlent des comportements et des désirs plus ou moins différents selon les pays, les régions et voire même les villes.

Par exemple, savez-vous qu’en Inde la plus fréquente des recherches commençant par « Mon mari veut… » se termine par : « (Mon mari veut) que je le nourrisse au sein ». Cette phrase est bien plus courante en Inde qu’ailleurs.

Pour pouvoir utiliser de façon efficace ces données, il faut bien sûr observer les endroits pertinents.

Je vous vois venir en me disant : « Oui, mais tu vas stigmatiser des régions et même peut être nuire à des habitants.»

En premier lieu, je fais ce qu’il me plaît.

En second lieu, nous ne devons pas être intimidés par ces outils souvent réservés à une élite technocrate du domaine du marketing digital qui est déjà énormément en avance sur ces techniques de référencement.

Nous y allons à tâtons, et surtout chaque analyse est à prendre avec des pincettes. Mais allons-y malgré tout !

Voyez ci-dessous comment la cartographie de Google Trends avec le terme « sado maso » dans l’onglet communauté. Je vous laisse libre court à vos propres commentaires.

 

 Mot clé sur Google Trends : "Sado maso" Juin 2017-Juin 2018

Mot clé sur Google Trends : « Sado maso » Juin 2017-Juin 2018

« Facebook, Insta, Snap montrent les gens tels qu’ils veulent être, Google tels qu’ils sont… »[2]

Pour en revenir au porno et plus particulièrement à PornHub, site le plus visité, le chercheur S.S.-Davidowitz a fait une découverte plutôt intéressante : parmi les visiteurs des principaux sites pornographiques, un nombre étonnant d’utilisateurs veulent voir des scènes d’inceste…

Bien entendu, les données de PornHub ne disent pas sur qui portent les fantasmes de ceux qui regardent ce genre de vidéo.

Mais voici un exemple avec Google Trends sur les préférences sexuelles bien Made in France.

Je tape sur Google Trends « candaulisme » (pour information, le candaulisme est une pratique sexuelle dans laquelle on ressent une excitation en exposant son compagnon ou sa compagne à des hommes ou à des femmes, ou en partageant cette exhibition avec eux).

 

Mot clé "Candaulisme" Juin 2017-Juin 2018

Mot clé « Candaulisme » Juin 2017-Juin 2018

 

J’ai affiné la recherche par département sur la période allant de juin 2017 à juin 2018.

Vous l’observez sur le schéma ci-dessus : 3 départements (l’Orne, l’Ardèche et la Haute-Saône) sont plus marqués que d’autres. Je n’apporterai pas de commentaire ici non plus, je vous laisse juste comprendre le pouvoir de Google et de sa capacité à détecter les choses.

Voici une autre démonstration.

Je me suis essayé, au grès des mots, à une recherche peu commune entre le terme « Hentai » et « Overwatch ».

Je précise pour les non-initiés, que le terme « Hentai » désigne des dessins animés japonais pornographiques importés en Occident (même si le terme n’est pas historiquement celui là).

Vous ajoutez à cela « Overwatch » un jeu vidéo de Blizzard Entertainment.

Ce que je voudrais ici n’est pas pointer du doigt les individus et leurs préférences sexuelles mais soulever pourquoi le Big Data est si puissant. Pourquoi il va révolutionner notre manière de nous voir nous-mêmes.

Ce qui est fascinant c’est que les données du porno et autres recherches sur Google sont honnêtes, car quand les gens sont seuls devant l’écran, ils n’ont rien à cacher. Nous disons des choses très personnelles aux moteurs de recherche.

Semblable à un sérum de vérité numérique, le Big Data permet de révéler par exemple qu’une partie sans doute des fans du jeu de Blizzard Entertainment fantasme sur les personnages.

D’ailleurs sur les recherches apparaît « Sombra » suivi « Hentai », qui est un personnage féminin du jeu.

 

"Hentaï" "Overwatch" Juin 2017-juin 2018

« Hentaï » « Overwatch » Juin 2017-juin 2018

 

Dans le cadre de nos études menées autour de la jeunesse et du numérique, très souvent les jeunes interrogés sont amenés à mentir parce qu’ils sont dans le cadre d’un cours, d’une séance en présence d’un adulte et certains voudraient se donner le beau rôle. On appelle ce type de comportement «Le biais de désirabilité sociale».

 Je vous épargnerai dans cet article les recherches les plus saugrenues en matière de fantasmes et autres désirs jamais confessés ou alors elles feront l’objet d’un autre article mais sans aucun jugement de ma part, car comme le souligne André Breton « La pornographie, c’est l’érotisme des autres ».

 

 

 

« Le Big Data nous permet enfin de voir ce que les gens désirent et font vraiment au lieu de ce qu’ils disent désirer faire »

 

 

 

En résumé

 

Le Big Data et nos différentes recherches Google sont révélatrices d’un monde caché très différent de celui que l’on croit voir.

Nous le savons aujourd’hui, les médias et les réseaux sociaux sont similaires à des sondages : rien ne nous oblige à dire la vérité.

En règle générale les gens sur les réseaux sociaux se montrent sous un bon jour.

«Voyez comme je suis heureux en couple» et dans la minute qui suit la même personne tape sur

Google « ma compagne ne veut plus faire l’amour », sur Instagram « Voyez comme je voyage beaucoup » et cette même personne ira voir sur Google comment faire une main courante pour virer les gens du voyage qui se sont installés en bas de chez elle et cette même personne encore affichera sur Twitter  « Voyez comme je suis un militant engagé sur des causes nobles ».

Je vous vois venir en pensant : « Oh là, quel cynique provocateur !… ». Bien évidemment, j’aborde la question un ton d’humour grinçant, mais les données ne mentent pas.

Vous souvenez-vous de ce fameux sondage : « Quelle est la chaîne de télévision préférée des français ? ».

Sur le papier France 5 était très bien noté, mais quand on observe le baromètre d’audience c’était Cyril Hanouna sur C8 qui offrait les programmes de flux les plus fédérateurs.

Nos recherches sur Google sont précieuses non pas parce qu’elles sont nombreuses mais parce qu’il y a une sorte de franchise entre les ordinateurs et les individus. Poser des questions d’ordre privé ou intime via internet garantit un anonymat qui permet aux utilisateurs d’être plus authentiques, plus vrai.

Les gens mentent à leur entourage, à leur médecin, à leur conjoint, mais ils peuvent confier à Google des informations sincères et intimes au sujet de leur sexualité, de leurs angoisses et même de leur animosité envers les étrangers.

La question que l’ont doit se poser est : La vérité est-elle supportable ?

Avec les quelques exemples apportés ici, on peut voir que dans le sud de la France on mange des chocolatines et non des « Pains aux chocolat », qu’en terme de préférence sexuelle dans le Sud-Est et le Sud-Ouest on se renseigne autour des pratiques sado-masochistes, que dans « la région Sud » (ancien PACA ) on est infesté de « moustique tigre » et qu’on y fait ou qu’on désire faire  plus de ratonnades qu’ailleurs

De là à inverser « moustique » par « arabe », il n’y a qu’un pas !

Qui aurait pu croire qu’une partie des joueurs d’Overwatch fantasment sur Sombra ?

Ces données ne sont pas seulement bonnes qu’aux G.A.F.A.M , N.A.TU[1] pour attirer clics et clients.

Dans le champ du social,  il est bon de savoir et surtout rassurant que vous n’êtes pas seul à douter de vous-même et à avoir honte de vos actes. Il est nécessaire de savoir qu’il y a des tas de personnes qui n’aiment pas leur corps contrairement aux défilés de viande souple et ferme que vous voyez sur Instagram.

En terme de prévention, comment développer une campagne d’information sur un sujet comme « odeur vaginale » qui est le terme en sexualité-santé le plus tapé par les filles ?

Comment communiquer autour de  cette question de santé et surtout réduire les angoisses et éviter les complexes ?

 

Je ne suis pas un professionnel du Google Analytics, Adwords et autres outils statistiques du Marketing digital.
J’ai voulu aborder des exemples simples, mais je l’espère, explicites.

Mes données ne font que confirmer en partie des évidences mais elles sont surtout pédagogiques et pointent du doigt des nouvelles méthodes dans le champ du social.

L’analyse de ces données comme un « sérum de vérité », nous ouvre une fenêtre sans précédent sur les sujets les plus sombres du psychisme humain.

Mais mon article voulait surtout aborder l’ampleur de la chose. Suivre les avancées en matière « d’analyses des données », être attentif aux conséquences du Big Data et se donner les moyens d’agir en conséquence.

C’est probablement la première fois dans l’Histoire de l’humanité que la technologie rend possible une surveillance de masse réelle mise en place par des acteurs publics et privés.

Et cette surveillance est aujourd’hui acceptée par l’individu qui se dit au fond de lui même « je n’ai rien à cacher ».

Mais la question que doit se poser l’ensemble des acteurs est : Est-ce vraiment l’environnement digital que nous voulons ?

 

Je préfère utiliser ces données à des fins de progrès social car la pire des choses est de croire qu’il n’y a rien à faire et que nous avons déjà perdu la bataille.

 

 

 

Pierre Khattou

Educateur du numérique

 

 

Merci à Sophia Idayassine et Christel Monnerie pour leur contribution

 

[i] Illustration


[1] GAFAM regroupe les initiales de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et NATU ceux de Netflix, Air BNB, Telsa et Uber. En gros les dix plus grandes sociétés américaines de l’économie numérique.

[2] http://www.slate.fr/story/145275/arreter-complexer-facebook-cure-recherche-google


[i] https://www.pinterest.fr/eduennes/orange-m%C3%A9canique/?lp=true

 

 

 

 


 [1] Ouvrage : « Everybody lies : Big data, new data, and what the internet can tell us…. »

 

 


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ratonnade

[2] (source Wikipédia) Les ratonnades de 1973 sont une vague de violences racistes envers les Algériens perpétrées en France, principalement à Grasse et Marseille, pendant l’été et l’automne 1973. Selon l’ambassade d’Algérie en France, ces violences ont fait 50 morts algériens et 300 blessés. Les organisations de travailleurs nord-africains font quant à elles état d’une douzaine de morts en sus des quatre victimes de l’attentat du 14 décembre contre le consulat d’Algérie à Marseille.

Fan arts

Militantisme et engagement des jeunes à l’ère du numérique

Illustration : Pawel Kuczynski

Aujourd’hui, seul 2% de personnes jeunes de moins de 30 ans sont adhérentes d’une structure pour militer et s’engager. Les jeunes générations semblent bouder les espaces d’engagements traditionnels que sont les partis ou les syndicats. Même si les jeunes semblent moins disposés à s’inscrire dans les démarches d’engagement adoptées par les générations précédentes, il est difficile d’affirmer qu’ils sont par conséquent moins militants, moins investis ou moins engagés. Les évènements de mobilisation contre par exemple le projet de loi travail, montrent bien que la jeunesse est tout aussi intéressée, impliquée que ses ainés mais que leurs actions se structurent hors des modèles dominants construits et cadenassés par les adultes.

Qui sont les jeunes qui s’engagent ? Comment s’engagent ils ? Où s’engagent ils ?

Le propos ci dessous s’inscrit dans la continuité d’une pratique professionnelle de plusieurs années dans le champ de l’éducation populaire et de développement de projets avec et pour la jeunesse.

De par cette pratique, nous avons pu constater que les dispositifs restent des cadres qui ne favorisent pas toujours la mise en capacité et la montée en compétences des jeunes qui les intègrent. De plus, face à l’accroissement de dispositifs qui cherchent à répondre à des situations anxiogènes, comme un marché de l’emploi en difficulté, les jeunes actifs en recherche d’insertion professionelle doivent entrer dans un processus qui ne permet pas expérimentation, prise de conscience et élaboration d’un projet porteur de sens pour eux. Bien souvent les professionnels de l’accompagnement, se trouvent dans la situation de devoir sélectionner un public en fonction de critères pré-définis notamment par les financeurs.  Cela implique donc, pour les jeunes qui pourraient en bénéficier, d’avoir des pré-dispositions qui leur permettent d’être immédiatement motivés, en capacité de décoder rapidement les différentes informations qui leur seront transmises afin de sortir de situations sociales ou économique malaisées.

Les dispositifs permettent à des structures d’obtenir des financements pour réaliser ces actions. Toutefois les modalités exigent que l’action d’accompagnement soit exécutée dans un délai précis qui ne correspond pas toujours aux réalités de terrain. En effet, accompagner la jeunesse dans un projet qu’il soit individuel ou collectif n’est pas aisé et peut être intimement liés à la notion d’engagement. Dans les différents discours, il est courant d’entendre que les jeunes semblent manquer de motivation et d’engagement dans la construction d’un projet professionnel, personnel ou d’orientation alors que toutes les conditions semblent réunies. Cette approche par le dispositif et la prédominance d’une activité qui tend à être ordonnée par les aspects de gestion, d’administration et d’organisation concerne une grande partie des organisations oeuvrant auprès d’un public jeune. Et ce, que le champ d’intervention concerne le loisir, l’emploi, la mobilité européenne ou l’engagement politique.

Ce dénominateur commun est quotidiennement mis en évidence dans nos pratiques. Force est de constater que bien que de nombreux professionnels et structures se revendiquent de l’éducation populaire, l’héritage politique premier, celui qui vise à interroger  la nature du lien social qui compose la collectivité nationale et les moyens démocratiques à penser, créer pour aider tous les citoyens à se saisir de leurs droits et de leurs devoirs dans la société, s’est au fur et à mesure dilué dans et par ce que Boltanski et Ciapello nomment le « nouvel esprit du capitalisme ». L’éducation populaire peine à remplir son rôle d’éducation par tous et pour tous, et semble connaitre une crise qui fait qu’elle tend à ne plus être un espace propice à l’apprentissage et notamment d’apprentissage de l’engagement.

A cela s’ajoute des discours récurrents liés à un désintérêt, une apathie supposée de la part de cette catégorie sociale assez floue qu’est la jeunesse. Discours qui peuvent à la fois, cacher l’impuissance de professionnels aux prises avec des nécessité économiques de fonctionnement, dont le travail est de plus en plus envahi par des tâches administratives liées à la recherche de financements pour réaliser des actions et pérenniser leur propre emploi, et la complexité des nouvelles formes d’engagement qui semblent leur échapper.   D’autre part, ce contexte, sous tend une obligation de réussite pour les jeunes inscrits dans ces démarches de recherche d’engagement dans des cadres prédéfinis. Ainsi les tâtonnements, les expérimentations, l’analyse des échecs et des réussites peuvent difficilement faire partie des possibles offerts.

Cette représentation de la jeunesse renvoie à des archétypes de références très particuliers. Ces modèles de références sont des représentations qui coexistent, s’interpénètrent ou se régulent. Alors, est il peut être nécessaire de s’interroger, collectivement mais également individuellement sur la façon dont nous considérons ce pan important de la population.

Avons-nous une représentation qui tient les jeunes à l’écart de la vie de la cité, en les enfermant dans des dispositifs, freinant ainsi toute indépendance ?

C’est ce qui semble être le cas avec cette approche par le dispositif. Le cadre est pré-construit, pré-structuré afin de les faire abonder dans le sens de la société construite par des adultes, pour des adultes.

Cette vision domine les représentations actuelles arguant un déficit d’engagement de la jeunesse dans son propre avenir. S’interroger sur l’engagement des jeunes parait être essentiel et enjeu systématique de nombreuses échéances électorales. Les structures habituelles d’engagement (syndicats, partis …) sont désertées par les jeunes générations. Mais cela n’est certainement pas le reflet d’un déficit d’intérêt, ni l’expression d’un individualisme montant. Aussi, est il important en tant que professionnels de l’éducation, militants associatifs, de s’intéresser au processus qui amène les changements de comportement et de perspective pour l’individu dans le fait de s’engager, en prenant en compte notamment toutes les nouvelles formes d’engagement notamment numériques.

Car il s’agit également de questionner ces éventuelles mutations en tant que lieu d’apprentissage des pratiques de citoyenneté. Quoiqu’on en dise, pense, ces formes numériques sont espaces d’engagement, revendicatifs et animés par une vision de changement de la société. L’action politique y est présente, la démarche y est réflexive et critique. L’engagement y est entier mais contrairement à ce que I’on notait dans les structures traditionnelles, il n’est pas voué à une seule cause, un syndicat ou un parti.

Dans ces nouveaux espaces d’engagement numérique deux termes existent et structurent les actions : de l’éducation tout autant que du populaire.

Traditionnellement et historiquement L’éducation populaire, était dite « de gauche ». La construction de ce mouvement, philosophique, militant et politique pouvait alors être aussi interprétée à travers le conflit gauche /droite. Mais qu’en est il aujourd’hui ? En effet, nous entrons actuellement dans une ère où les clivages partisans ne sont plus les bases de fonctionnement de la vie politique. Les frontières entre les mouvements de gauche et de droite se sont peu à peu effacées. Alors comment se sont repensé ces nouveaux espaces d’engagement politique numériques ?

Ils interrogent, effraient peut être, mais à l’injonction d’engagement ne peut être solution. Elle ne trouve pas d’écho favorable malgré le développement massif de campagne de communication en direction de la jeunesse (engagement dans des dispositifs citoyens comme le service civique, campagne d’appel au vote etc…). Pourquoi ? Est-ce que cela traduit une crise de l’engagement et la montée d’un individualisme prononcé chez les jeunes générations ? Un désintérêt pour le collectif tant au niveau local, national ou international ? Qu’est ce que cela exprime ?

Voici ce que nous nous proposons d’explorer dans ce nouveau travail d’expertise citoyenne.

Sophia Idayassine

Pierre Khattou

Requiem pour les jeux vidéo

 

« Choisir la vie, choisir un boulot, choisir une carrière, choisir une famille, choisir une putain de télé à la con, choisir des applications, des bagnoles électriques, des ouvres boites électroniques. Choisir la santé, un faible taux de cholestérol et une bonne mutuelle, choisir les prêts à taux fixes….Choisir de bricoler le dimanche en s’interrogeant sur le sens de la vie, choisir de s’affaler sur ce putain de canapé et se lobotomiser aux jeux télévisés en mangeant du Mc Do.

Choisir son avenir, choisir la vie. Pourquoi je ferais une chose pareille ? J’ai choisi de ne pas choisir la vie, j’ai choisi autre chose. »

-« Les raisons ? »

-« Y’a pas de raison. On n’a pas besoin de raison quand on a l’héroïne »[1] (Trainspotting)

 

A ma grande surprise en ouvrant mon kiosque à journal (je parle de Facebook évidemment) ce vendredi 5 janvier 2018, je découvre que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) allait reconnaître l’addiction aux jeux vidéo comme maladie.

Les médias d’internet se sont emparés de l’information et comme à leur habitude avec la finesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine et ont dansé au « bal des raccourcis ».

Dans son annonce l’O.M.S parle de la notion de « trouble du jeu vidéo » (« Gaming Disorder » dans le texte officiel) qui va être intégrée à la 11ème liste de la classification internationale des maladies, en juin prochain.

Selon les experts mondiaux de la santé toujours, le trouble du jeu vidéo est une pathologie qui fait référence à « un comportement lié aux jeux vidéos sur internet ou hors ligne, qui se caractérise par une perte de contrôle sur le jeu, une priorité croissante accordée au jeu par rapport à d’autres activités, au point qu’il prenne le pas sur d’autres centres d’intérêt. »

On sort donc du cadre de la simple passion. En résumé, Une priorité accrue accordée au jeu qui l’emporte sur tout autre intérêt ou activité quotidienne.

Nos chercheurs experts ont ajouté un autre symptôme propre à cette nouvelle maladie : « la poursuite et l’augmentation de l’activité de jeu malgré l’apparition de conséquences négatives ».

En clair, si trop absorbé par le jeu auquel vous jouez, vous oubliez de vous nourrir voire de respirer, vous êtes potentiellement concerné par ce mal ou pire vous mourrez de faim ou d’asphyxie.

Evidemment, je vous vois cher lecteur me dire « quelle mauvaise foi tu fais là ! » mais bien sûr, et j’ose espérer que cette définition, comme les symptômes qui en sont associés, vont évoluer.

C’est d’ailleurs l’un des intérêts de cette reconnaissance : entreprendre des recherches approfondies sur ce « concept relativement nouveau et où les données épidémiologiques dans la population n’ont pas encore été rassemblées », comme l’a préconisé une porte parole habillée comme un agent du M.I.B de l’O.M.S!

Mais avant de rentrer dans le fond du problème, je vous propose de définir les trois symptômes et une définition partagée, si, si (je suis autocratique) autour de la notion d’addiction lié à l’objet « jeu vidéo ».

Les critères retenus par l’O.M.S sont précis. Pour être considéré comme « addict », le joueur devra présenter pendant au moins une année, jour de l’an compris et avant la 3ème lune, trois symptômes :

– Un mauvais contrôle de son rapport au jeu notamment en termes de fréquence

– Une priorité donnée au jeu par rapport aux autres activités de la vie quotidienne

– Une persistance au jeu malgré les conséquences négatives qui en découlent notamment en termes de relations aux autres.

Mais avec tout ça, c’est quoi le problème ?

 

N.Boige[2] disait à propos de la tétine :

« La pathologie ne naît pas de l’objet mais de celui qui s’en sert ».

Et si le jeu vidéo n’était qu’un objet transitionnel et les joysticks des grosses tétines ?

Il faut savoir que les comportements dits « d’addiction » ne surviennent pas brutalement. En tout cas pas aussi brutalement que Bruce Banner se transformant en Hulk en perdant au Jungle Speed face à Flash.

Non, c’est beaucoup plus insidieux. Le processus est progressif et débute très souvent par une rencontre émotionnellement et physiquement forte avec un produit, un individu, une conduite ou une rencontre qui « accroche » en fonction des attentes profondes du sujet.

Pendant longtemps j’ai refusé et je refuse encore (avec quelques nuances cependant) le terme « addiction » pour les écrans (jeux vidéo, internet, TV…).

Pour moi, il n’est pas approprié car il mobilise une attitude à la fois psychothérapeutique et médicamenteuse.

Encore aujourd’hui, dans les autres pays à l’international, la réponse à l’addiction est la même: médicaments et autres produits tels que l’alcool, la drogue ou le tabac… (Tiens! Pas le sucre?)

 

Parler d’addiction aux écrans chez l’enfant, l’adolescent ou l’adulte, ça ne veut pas dire seulement être en contradiction avec une grande partie du monde scientifique mais c’est aussi déresponsabiliser les parents et les familles et ouvrir un boulevard pour les laboratoires pharmaceutiques et autres marchands de désintoxication qui, pour des questions de coûts, privilégient la voie médicamenteuse avec son armada d’antidépresseurs ou stabilisateurs de l’humeur plutôt que les thérapies cognitives comportementales qui finissent par être couteuses au vu du nombre de patients qui seront diagnostiqués.

 

Et puis c’est sans compter avec la guerre des spécialistes : entre les psys qui admettent un peu trop facilement que tous les problèmes relèvent du sujet, de sa structure psychologique et de son enfance (régression crépusculaire anale activée) et nos grands pharmacologues (vous prenez la carte bleue?) et neurophysiologistes qui tendent au contraire à mettre en avant de façon systématique les dispositions addictives de certaines substances et du coup penchent plus pour le « potentiel de dépendance » contenu dans l’objet de l’addiction.

J’imagine déjà des tests sur le jeu en ligne Fortnite auprès d’étudiants en médecine à l’université Paul Sabatier de Toulouse…

Je le répète : le terme « addiction » est à prendre avec des pincettes. D’ailleurs, nos voisins Belges parlent « d’assuétude » pour éviter le mot addiction (bien que même ce terme est contradictoire puisqu’il désigne une dépendance, accoutumance à une même drogue…).Mais le terme « assuétude » n’est pas satisfaisant parce qu’il passe à côté du problème principal des écrans qui est le temps qu’on y passe et leurs contenus.

Je crois que le problème se situe davantage auprès des usagers que du jeu vidéo lui-même ou qu’il faudrait au moins prendre en compte : le sujet, l’objet et le contexte (familial, historique, culturel et cultuel). On pourrait aussi parler de toxicité ou revenir sur les notions de cyber-dépendances ou de comportements addictogènes ?

Car à l’annonce officielle, je vois venir tous les vendeurs de pilules bleues et autres coaches de vie qui, pour la modique somme de 3 500 euros, exorcisera votre enfant des méfaits des écrans.

Un internaute sur jeuxvidéo.com réagissait en disant : « C’est un business comme un autre, on déclare une maladie pour générer un univers parasitaire de soins, d’experts, de chercheurs et d’associations. ».

 

Mais revenons-en à la notion de « gaming disorder« .

Cette notion va faire débat car certains estiment que l’addiction viendrait de l’objet, donc du jeu, et d’autres estiment que le trouble est d’abord inhérent à la personne qui aurait déjà des prédispositions pour ces pathologies existantes – franchement avec tout ça, on n’est pas sorti le cul des pixels !

C’est encore le trouble et aussi chez les principaux intéressés, un internaute sur un forum m’interpellait : «-… Perso le jeu vidéo c’est ma vie quotidienne, mon taf c’est de la merde et ma copine elle est cool. Du coup je sais plus trop quoi en penser. », Je lui ai répondu : «- …tu ne sais plus quoi penser de ton taf, de ta copine ou des jeux vidéo ? »

 

La politique de santé publique dans tout ça ?

L’évolution de la société nous conduit à une vision nouvelle de la souffrance psychique, voire à un besoin de redessiner les frontières entre santé et maladie mentale.

Le fait que des médecins s’intéressent aux façons d’agir et aux émotions que ces actions suscitent face à la consommation d’écrans comme ils s’intéressent par ailleurs au diabète, à nos petits rhumes ou au cancer, est une chose qui s’impose à nous.

Il se dessine une société où les individus sont de plus en plus conditionnés à vivre dans la dépendance et surtout à la dépendance au médecin et à la pharmacie…et à Google bien sur! (seconde option dans votre manière de diagnostiquer des symptômes).

Alors essayons de voir plus loin que juin 2018 quand l’O.M.S aura décrété la pratique du jeu vidéo « excessive » comme une maladie.

 

Comment va t-on pouvoir être opérationnel en France ?

Malheureusement, mon expérience professionnelle m’a appris que le travail des politiques en matière de santé publique en France (oui, oui elles existent !) n’est pas des plus pertinent.

Les acteurs institutionnels de santé ont un objectif obsessionnel : la maitrise des dépenses de la santé à coup de stratégie de communication sous couvert d’une soit disant prévention. Prévention qui ressemble plus à un enjeu de communication institutionnelle ou dans le meilleur des cas « ouvrir » le parapluie au nom du principe de précaution, on ne sait jamais !

Les politiques de santé publique n’ont que très peu d’influence sur le niveau des phénomènes de consommations et se focalisent plus sur l’impact des conséquences sanitaires et sociales de ces consommations (va savoir pourquoi…).

Et pourtant, nous le savons tous, « prévenir » c’est réduire les coûts à long terme. L’action est trop ciblée autour d’une urgence particulière.

 

Les politiques menées oublient trop souvent que la santé se définit par un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.

D’ailleurs si le jeu vidéo pratiqué de manière excessive est une maladie, il me tarde de voir la campagne de vaccination du gouvernement, scénario digne d’un épisode de la série Black Mirror[3], je vous laisse imaginer le reste chers lecteurs et lectrices !

Et les contenus des jeux vidéo, alors ?

Il est bien évident, sans être un grand chercheur, que des troubles psychosociaux (anxiété sociale, ruptures, introversion, retrait, perte de l’estime de soi, dépression, dynamique familiale perturbé….) ajoutés à une pratique du jeu vidéo avec un gameplay basé autour de la récompense, des mondes illimités, intenses et sans fin déterminée ne fait pas bon ménage!

Mais l’attention portée à l’objet jeu vidéo lui-même va masquer les autres déterminants car elle occulte les facteurs individuels, familiaux ou sociaux qui sont à l’œuvre dans la situation problématique.

Le jeu vidéo est érigé en bouc émissaire idéal auquel on attribue un pouvoir démesuré et qui permet surtout d’évacuer les responsabilités humaines sous jacentes.

Ne peut-on pas voir aussi dans la construction de ces nouvelles addictions la marque d’une époque en quête de recette autour du bonheur et de la réussite sociale? La quête d’une image aussi parfaite que des filtres d’Instagram ?

Et à propos de responsabilités sous jacentes, parlons des réformes scolaires catastrophiques qui visent à nier les individus et à favoriser le formatage de nos enfants afin qu’ils répondent à la norme attendue, la démission propre et simple d’un certain nombre d’enseignants dans l’appropriation réelle de « sa » classe, qui pourrait ainsi favoriser l’épanouissement personnel social de chacun au sein du système scolaire, sans parler de la place des parents dans la gestion de la frustration de leur rejeton voire même d’un rapport de séduction….

Au passage, il faut bien admettre qu’il y a une absence totale de politique jeunesse en France et que les jeunes finissent par s’emmerder chez eux.

D’ailleurs, réfléchissons 1 seconde : qui équipe les jeunes de console dernier cri et de Smartphone, sur des bons canapés douillets ?

Tout ceci rentre en ligne de compte pour former un mélange extrêmement dangereux. Autant d’éléments déclencheurs qui pourraient créer une horde de joueurs et de joueuses excessifs.

Beaucoup de joueurs avec lesquels j’ai échangé parlent souvent de la place qu’ils occupent dans l’espace social, place parfois complexe et insatisfaisante; c’est alors qu’ils trouvent dans le jeu un autre moyen d’être reconnu.

Une socialisation vient en remplacer une autre !

Si vous avez joué dernièrement au jeu en ligne (Fortnite, Overwatch, League of Legends, Wow…) vous voyez que votre personnage (et par-là donc : vous-même) acquière progressivement habileté, pouvoirs, voire même un rang important dans la hiérarchie du jeu.

Cette place, cette identité d’emprunt le temps d’une partie peut devenir source de prestige voire même légendaire le temps d’un classement. On conçoit donc aisément que cela puisse devenir de plus en plus difficile de s’extraire de l’univers du jeu, si on y est le maitre du monde, non ?

C’est à ce titre que le jeu devient un refuge illusoire face à toute insatisfaction.

Certains joueurs que j’ai pu rencontrer s’adonnent au jeu de manière excessive; ils laissent volontairement s’effilocher les relations sociales et familiales, ne répondent plus à leurs obligations scolaires ou professionnelles, ce qui entraine des conflits inter- et intra-personnels. Ces tensions s’accompagnent d’une tendance à la dissimulation de la pratique du jeu, caractérisée par une forme de mensonge et de déni.

Comment alors, leur prouver que ce monde normal auquel on leur demande de prendre part est aussi intéressant que ce monde du jeu qu’on leur demande d’abandonner mais dans lequel ils trouvent gloire, prestige et aventures extraordinaires ?

A l’ère de ce tsunami numérique, de cette révolution ontophanique[4] où tous les individus sont connectés, une question toute simple se pose : où se trouve la frontière entre usage répétée et addiction?

 

Mais alors, c’est quoi un joueur maladivement addict ?

 Une question assez épineuse et les réponses incertaines.

Si les statistiques varient passablement d’une étude à l’autre, une moyenne de fréquentation sur une durée de 5 mois oscillerait autour de 24 heures par semaine, soit environ 3 heures et demie par jour avec des pics de 35 voir 40 heures par semaine selon les moments, le contenu du jeu (extensions, M.A.J, évènements…) ou la progression du joueur.

Il y a 2 à 5% de joueurs « hardcore gamers » qui peuvent jouer plus de 50 heures par semaine.Cela veut dire qu’il ne faut pas stigmatiser la majorité des joueurs et joueuses de jeu vidéo au détriment de 5% de joueurs dits « excessifs »!

Par ailleurs, l’O.M.S devrait inciter ou contraindre les fabricants à éditer des jeux qui rendent moins captifs, moins « addictifs » !?Mais pour cela il faudrait que les adultes cessent de faire semblant de ne pas comprendre les contenus de jeux vidéo ludiques en répondant systématiquement « …je ne comprends rien aux jeux vidéo, il (l’enfant) s’y connait mieux que moi ! »

Il existe plusieurs facteurs déterminants que j’ai pu observer depuis 15 ans : la surconsommation, le surinvestissement du monde virtuel, une forme d’échappatoire de la vrai vie et souvent conséquence d’une phobie sociale, le retrait psychosocial par peur démesurée de la compétition.

Dans ces cas là le jeu est un régulateur psychique.

Mais alors, c’est grave docteur ?

 Ayant moi-même joué au Jeu de rôle en ligne massivement multi-joueurs pendant 8 ans, je peux dire que le plaisir de jouer aux jeux vidéo est souvent associé à une forme d’évasion.

Que recouvre ce terme « évasion » ?

Cela ressemble à un espace d’oubli, de simple soulagement des tensions du monde qui nous entoure.C’est un besoin de fuite et parfois la recherche d’un nouvel espace social.

Le jeu vidéo, comme beaucoup de pratiques culturelles (sport, cinéma, lecture, musique…) est un ensemble de sensations agréables qui font parfois écho aux différentes sensations pénibles de nos contextes environnants.

En d’autres termes, les sensations du jeu vidéo sont à la fois une ouverture sur un nouveau cadre social, un divertissement, un leurre le temps d’un instant pour que l’usager oublie momentanément l’impression de ne pas avoir suffisamment d‘espace pour exister !Refaites la même phrase avec sport, musique, sexe ou lecture, ça marche aussi!

Je pense que le principe de précaution sur cette nouvelle décision de l’O.M.S doit malgré tout nous rendre méfiants.Nous devons essayer de cerner ou d’évaluer toutes les entités « addictives » et les risques d’avoir des conséquences sur le regard social de l’objet pointé du doigt mais encore plus sur le regard que les personnes touchées portent sur elles-mêmes.

Dans une démarche d’éducation et de promotion à la santé, quelques règles pour l’évaluation doivent être respectées et amènent à un questionnement éthique quotidien.

Est-ce que je respecte l’autonomie des individus? Et peuvent-ils réellement participer? Mes actions apportent elles un bénéfice aux personnes? Sont-elles justes? Existe t-il des effets néfastes ? Et si oui, est-ce que je fais en sorte de les diminuer ? Autant de questions pour éviter que le soit disant remède ne risque pas de se révéler pire que le mal.

Un autre internaute sur Clubic disait avec beaucoup d’humour : « Il me tarde que l’inspection du travail le considère comme une maladie : Est ce que ça veut dire qu’on pourra demander un arrêt maladie pour jouer encore un peu plus ? »

Vous prendrez bien un peu de préconisations !

 Allons-nous attendre les bras croisés en regardant des campagnes d’affichage montrant des hordes de zombies avec des manettes à la main avec des slogans comme « Le jeu vidéo : Parlons-en avant qu’il ne lui parle »…musique de film d’horreur !?

Non, plus sérieusement, face aux politiques de santé publique il nous faut nous réunir, nous citoyens, pour devenir cette multitude d’acteurs qui portent la discussion sur la scène publique et développer des stratégies consistants à être visibles face aux experts traditionnels que sont les médecins et les scientifiques.

Créons des dispositifs plus participatifs, évitons les énièmes expositions sur les écrans et leurs dangers ou encore les fameuses conférences anxiogènes et condescendantes et, surtout arrêtons les expositions mélangeant tous les concepts et les problématiques liés aux écrans sur 3 panneaux.

Donnons-nous le droit de mettre en place des formes d’expressions innovantes en mettant l’usager au cœur du système de santé publique en en faisant un acteur à part entière !

Nous devons décoder les problèmes rencontrés en termes individuels et collectifs, mais pour cela il faut se donner les moyens d’acquérir des compétences nécessaires pour devenir acteur de sa santé et jouer un rôle dans la société.
Il faut faire preuve d’esprit critique par rapport aux problèmes que nous rencontrons, chercher, questionner, interpeller, l’environnement dans lequel nous évoluons, nous adapter à des situations qui changent (pour certains ca va être compliqué) et cultiver des ressources individuelles et collectives pour résoudre les problèmes et agir.
Certains diront que ce ne sont que des mots, mais je vous assure que derrière il y a des dizaines d’actions possibles parce que aujourd‘hui nous ne pouvons plus attendre après les onéreuses campagnes de prévention.
Il nous faut mettre en branle des conditions favorables à la transmission des messages de santé, sous formes d’expertise citoyenne, proposer et créer par les individus, dans l’ici et maintenant, de l’outil, du public, des conditions d’utilisation… et des intervenants choisis par les citoyens eux-mêmes !

La démarche de l’O.M.S n’est qu’une partie immergée de l’iceberg de la problématique liée aux écrans.

S’attaquer aux jeux vidéo est un faux problème.

Quelles solutions doit-on apporter faces aux différents troubles physiques, cognitifs, affectifs et sociaux liés à l’utilisation des écrans en général ?

En ce qui concerne notre condition physique : les troubles du sommeil, les atteintes visuelles (LED), la sédentarité, l’électromagnétique, les ondes…

Pour le cognitif : une diminution de la concentration et de l’attention, l’impact sur le développement de l’enfant (moteur, compétences langagières…)

Côté affect : les écrans génèrent du stress, de l’anxiété, de la dépression, une estime de soi affectée (réseau sociaux par exemple), dépendances.

Dans les relations sociales la pratiques des écrans n’est pas en reste : contacts sociaux modifiés, bouleversements identitaires, la relation aux et dans les couples complètement bouleversé, isolement, cyber intimidation, pratiques sexuelles risquées…

Et je n’aborde même pas la question éthique des libertés individuelles ou encore des algorithmes passés maitres dans la conduite de nos goûts et nos choix de vie, et nous n’aborderons pas non plus les contenus sexistes, homophobes, racistes, sectaires qui transpirent tous les jours pas les pores de la télévision, radio, internet, cinéma et jeux vidéo !

Alors que va faire l’O.M.S, nous diagnostiquer tous malades, déviants, toxicomane ?… Ou mettre en place avec chaque pays une véritable politique de santé publique autour du numérique et des écrans ?

Au delà de notre position de consommateur ou d’utilisateur, si nous voulons y voir un peu plus clair sur la façon dont nous nous situons dans cette mutation numérique et nous donner véritablement les moyens de peser sur son déroulement, il est urgent et nécessaire de garder les deux yeux ouverts : aussi bien l’œil critique que l’œil visionnaire.

Khattou Pierre

Merci à Christel Monnerie et Iadine Subra pour sa contribution

Dédicace à Cathy Ducos et Nicolas Barbier, un long débat se dessine !

[1] Extrait détourné par mes soins du film « Trainspotting » Réalisé par Danny Boyle Année 1996

Dialogue entre Renton et Spud

[2] Nathalie Boige, gastro-pédiatre. De l’objet transitionnel à l’addiction ? Regard d’un pédiatre

[3] Black Mirror est une série télévisée britannique, créée par Charlie Brooker

[4] Ontophanie numérique : la manière dont les êtres et les choses nous apparaissent à travers les appareils numériques ou sous l’effet de leur omniprésence, et qui peut être décrite à l’aide de onze caractéristiques : nouménalité, idéalité, interactivité, virtualité, versatilité, réticularité, reproductibilité instantanée, réversibilité, destructibilité, fluidité, ludogénéité. — (Stéphane Vial, L’Être et l’Écran, Paris, PUF, 2013.)

Sexualité spectacle et porno éducatif?

L’article est un échange avec Sophia Idayassine et moi même suite au travail d’expertise citoyenne en 2013 sur les questions liées à la jeunesse afin de comprendre quel est le rapport des jeunes aux médias et à leur sexualité.

 

Toutefois, cette expertise citoyenne ne cherche pas à se prétendre scientifique. Elle se veut outil pédagogique, permettant de fournir des clefs de compréhension de la rencontre de deux concepts qui séparés suscitent déjà des craintes : La sexualité et ses pratiques associées à la jeunesse. Nous ne tenterons pas de poser une énième approche ou d’établir un nouvel exposé de ces notions, nous proposons une approche méthodique et ancrée dans nos pratiques éducatives quotidiennes.

Le traitement de la question de la sexualité est loin d’être récente. Des philosophes aux littératures plus contemporaines, le sujet a enflammé bon nombre d’écrits et nourrit bon nombre de réflexions ; elle a longtemps été entourée du halo de la culpabilité.

Nous avons souhaité nous demander si la sexualité, par le biais de nombreux médias était devenue un loisir. Si tel est le cas, la sexualité est-elle maintenant affranchie de toute forme de procès moral.

Michel Dorais, spécialiste des questions du genre et des sexualités affirme que « La sexualité est plus que jamais montée et montrée en spectacle, mais elle se doit désormais d’être spectaculaire ».

Ceci confirme ce que nous avons tous pu distinguer, à savoir que la sexualité dans tous les supports médiatiques se scénarise (films, clips, jeux vidéo…) Mais qu’en est-il de sa perception ? Les codes et normes moraux ont-ils évolués avec les pratiques? Les limites des sphères de l’intime ont-elles bougées ?

J’ai beaucoup échangé avec des acteurs des champs socio- éducatifs et j’ai souvent entendu « Qu’il faut recadrer nos valeurs ». S’agit-il réellement d’un problème de valeurs ?

Préconiser, recommander des actions ou des attitudes sur ce sujet nous semblait bien délicat. Alors, nous avons choisi d’exposer un de nos multiples échanges, car ce sujet ouvre tant de pistes et de réflexions qu’il nous semble impossible de nous enfermer dans un modèle de pensée, au contraire il s’agit pour nous de parler, d’échanger encore !

Echange entre Sophia. I et Pierre. K :

Pierre : Une fois que nous avons posé cet état des lieux (Expertise citoyenne « Moi, les médias et mes sexualités ») que pouvons- nous proposer aux lecteurs Sophia ?

Sophia : C’est bien là la question. En même temps, nous pouvons simplement proposer une photographie et notre lecture passée au prisme de notre expérience professionnelle. En fait poser des vérités, des certitudes, bof… On peut réfléchir à des axes peut être. Je ne sais pas.

Pierre : Je travaille depuis de nombreuses années dans le milieu de l’éducation populaire et après relecture de l’expertise citoyenne, il me semble avant toute chose ,important de mieux structurer le partenariat avec les associations, fédérations et organismes compétents autour de la question des sexualités. Comment formaliser un cadre éthique et pédagogique commun afin de co-construire des méthodes cohérentes d’intervention auprès des jeunes, et pouvoir s’appuyer sur les compétences complémentaires des divers acteurs ?

Sophia : Ca me parait presque évident, mais on sait que cela est difficile. Participer à une guerre de clochers ? Doit-on se positionner ainsi ?

Pierre : J’ai beaucoup échangé avec des acteurs des champs socio- éducatifs et j’ai souvent entendu « Qu’il faut recadrer nos valeurs ». S’agit-il réellement d’un problème de valeurs ?

Sophia : La grande question de la formation des valeurs… On a qu’à fournir un exemplaire de Dewey avec. J’adore les blagues d’intellos, on se sent plus intelligents ! Après, le sexe, les sexualités ont toujours animé les débats. C’est un commerce et si tu regardes bien, je ne vois pas trop d’écarts entre les jeunes et les adultes bien-pensants. Moi, j’aurais tendance à dire que les adultes ont tout intérêt à balayer devant leur porte avant d’aller se mêler des sexualités des jeunes. Nous avons une responsabilité mais je ne l’imagine pas morale. Ma tendance féministe fait que j’ai plus envie de dire qu’il faut travailler la lecture de contenus et apporter des éléments de compréhension. En gros, pour moi, commencer par faire du sexe et de la sexualité autre chose qu’un tabou.

Pierre : En tant qu’adultes nous pouvons re-questionner notre compréhension du monde, notre compréhension de l’amour, et de la sexualité ! Il faudrait apporter une autre vision de la sexualité aux jeunes, afin qu’ils fassent des choix éclairés quand vient le temps de vivre leurs sexualités, plutôt que d’imposer une censure aveugle. As-tu des exemples d’outils permettant la prise de conscience de soi et de l’autre en tant que sujet de désir et de plaisir ?

Sophia : C’est clair ! 2 ans de boulot avec Eurosutra en 2008 (projet européen autour des sexualités) et débloquer une parole salvatrice qui a permis à des jeunes et à des adultes de parler de ça ! Permettre d’identifier le message sexué explicite et/ou implicite présent dans de nombreux messages publicitaires, clips vidéo par exemple ou ce que la société conditionne. Car quoi qu’on dise, la femme reste représentée comme dominée par les hommes. La sexualité sur le net en tout cas hétéro est très phallo centrée. Travailler avec les adultes me semble important parce que prendre en main ces outils, c’est aussi accepter de repenser nos représentations, tout cet espace de conceptions des médias. Des sites internet peuvent être recommandés comme support d’éducation sexuelle, car de toute manière, les ados y vont d’eux-mêmes sur le net chercher des réponses qu’ils n’auront ni en classe, ni dans la sphère familiale, autant donc leur fournir des sources de qualité, mais pour cela il faut aller voir en détail le contenu des sites en questions. Et vu ce que je vois, autant dire que cela me semble important.

Pierre : Déjà dans le cadre d’Eurosutra en 2008, tu parlais de l’idée de mettre en place une sensibilisation à l’érotisme par le biais de l’art, de la musique et du cinéma. Des cours d’érotisme dans nos MJC, nos collèges et lycées sont possibles ?

Sophia : hahahaha ça serait juste génial ! Y’a tant de pistes. Pour moi, ça veut dire éduquer le regard porté sur les autres, sur soi. Faire le lien entre la portée érotique et la mode vestimentaire, travailler la relation qui même si elle est éphémère ne doit pas s’apparenter à de la consommation et de la mise en concurrence. On existe avec, par et pour sa sexualité !

Pierre : Si je comprends bien, nous ne faisons pas vraiment aujourd’hui de l’éducation aux médias autour des stéréotypes, de la sexualité……beaucoup de discours pour peu d’actions ? Je me suis vu interdit dans le cadre d’une intervention auprès de lycéen-es la distribution de clitoris en 3D.

Sophia : Oui je crois. Tout se mélange, il y a des notions importantes autour de l’intimité et l’extimité et la E-reputation par exemple. Quand tu regardes certains profils twitter ou Instagram par exemple comment faire la différenciation entre porno, érotisme et simple nudité. Franchement c’est difficile. On tombe dans la sexualité spectacle et ça me dérange un peu car une fois de plus la femme est et se positionne comme objet de désir où les hommes vont se battre pour obtenir une faveur. Mais que devient le sentiment amoureux au sens universel associé au désir physique de l’autre et à l’expression de son propre désir ?

La vie amoureuse et sexuelle et la séduction via les médias subissent il me semble l’influence esthétique et comportementale du porno. Comment veux-tu qu’un ado ou qu’une ado ait confiance en lui et dans les autres ?

Pierre : Devant cette réalité, comment accompagner et surtout dédramatiser l’information auprès des parents, de la famille élargie, la famille d’accueil et autres adultes responsables de l’éducation des enfants qui se retrouvent confrontés à des situations imprévues et dérangeantes, comment aborder les enjeux des contenus médiatiques autour de l’hypersexualisation et de cette soi-disant « précocité sexuelle » ?

Sophia : Je pense que les parents ont de quoi s’inquiéter au regard de l’érotisation des adolescents et des jeunes enfants dans les médias, la banalisation des normes de beauté établies par la pornographie à travers la télévision et l’Internet, et même la musique populaire (clip vidéo) sont autant de causes de la sexualisation des jeunes, et puis il y a aussi ainsi cette pression sociale qui veut que même les filles très jeunes aient un amoureux. Je pense qu’il nous faut réellement travailler sur une sensibilisation plus transversale en direction des parents, éducateurs, enseignants et animateurs aux effets de « réalité » des médias.

Sophia : Beaucoup de programmes autour des TIC sont proposés, la course à l’équipement technologique pour nos jeunes lycéens, afin de leur apporter une forme d’égalité à l’information et à la prévention via l’informatique. Cela te semble-t-il pertinent ?

Pierre : Il faut savoir aussi refroidir les ardeurs technologiques, je ne remets pas en question la capacité des ordinateurs (logiciels, blog, site internet…) à susciter des situations pédagogiques nouvelles et enrichissantes mais il convient de rappeler que leur intégration ne suffira pas à occulter l’absence de projet éducatif et politique. La technologie n’est qu’un leurre et aussi interactive soit elle, elle ne transformera pas nos jeunes en super citoyen éclairé sur la question des sexualités, sachons leur donner les clés de compréhension pour être moins consommateur, plus citoyen d’une programmation intégrant la participation et l’innovation.

Pierre : Nous disions que l’expertise citoyenne était un peu trop hétéro normée, il est difficile encore aujourd’hui qu’un adolescent-e dévoile son homosexualité…

Sophia : Je ne suis pas totalement d’accord avec toi, beaucoup de célébrités se servent de Youtube, Facebook, instagram ou twitter pour révéler au grand public leur homosexualité. Même si c’est encore un tabou encore présent dans notre société, être gay, lesbienne, pan sexuel, genderqueer ou encore sexuellement fluide

[1], devient de moins en moins caché. Plusieurs éléments ont pu faire levier et contribuer à cette acceptation sexuelle. L’influence bénéfique des modèles….l’obligation de certains réseaux sociaux de divulguer le vrai nom. Et puis des phénomènes de mode existent aussi.

Pierre : Quel est le combat à mener alors ?

Sophia : Nous avons tenu à écrire ces quelques lignes non pas pour tenir une tribune du féminisme, mais plus parce que nous savons que toute communication est genrée. La femme, nous avons pu le constater est porteuse dans les médias de stéréotypes extrêmement réducteurs. Et en ce qui concerne le sexe, nous avons pu une fois de plus constater que les médias, les réseaux sociaux sont aussi des instruments de domination masculine, les filles assurant pour certaines une sexualité spectacle attisant le désir et le fantasme masculin. Des images des clips, aux textes des tubes écoutés, en passant par les réseaux comme facebook ou twitter, cette image est largement dominante et doit encore, toujours et de tout urgence être combattue par l’éducation aux et par le média pour aussi, une égalité filles/garçons.

Propos recueillis par Pierre Khattou dans le cadre d’un échange en 2013 autour de « Moi, les médias et mes sexualités »

Lien de l’expertise citoyenne : http://www.asso-icare.org/2016/04/20/moi-les-medias-et-mes-sexualites-synthese/

MOI, LES MEDIAS SOCIAUX ET LE PROCESSUS D’ENGAGEMENT 2.0

image :https://www.pinterest.fr/pin/522136150528563268/

Peut-on parler de nouvelles formes d’expression de l’engagement…?
Selon les experts, l’histoire des médias a toujours contribué à la cause citoyenne, de la liberté d’émettre à l’accès des populations censurées;  toujours en filigrane, la question de la démocratie.

Parallèlement, le journal et la forme télévisuelle de l’information ont longtemps frustré le lecteur et le spectateur car il n’existait alors aucune possibilité de « droit de réponse », de rectifier une vérité ou d’apporter des éléments complémentaires. Comme le soulignait S.Moscovici « …nous sommes exposés dès lors passivement à leur emprise (médias), soumis à l’autorité de la chose imprimée ou de l’image projetée »

En France, c’est en 2009 qu’émerge et se démocratise une forme de  participation citoyenne qui  prend l’appellation de « Réseaux sociaux » et « médias sociaux ». La diffusion des outils numériques permet l’apparition de nouvelles formes d’expression, d’innovation sociale, de co-construction et d’interaction entre les individu(e)s.

Les médias et réseaux sociaux ont  encouragé l’expression, avec des fonctionnalités du type « exprimez-vous » ou encore le slogan du site YouTube « broadcast yourself » qui annoncent alors une nouvelle forme d’interaction avec l’utilisateur.

Grâce à l’évolution des pratiques et d’émancipation du monopole décisionnel ou informationnel confié alors aux programmateurs d’informations tels que la presse papier, la télévision et la radio… La visibilité d’une information et  sa popularité sur les réseaux et médias sociaux sont dorénavant la conséquence d’un filtrage humain, organisé individuellement ou collectivement. Chaque internaute est à la fois journaliste, lecteur et consommateur.

Par ailleurs,  comment définir dans le cadre des « communautés virtuelles » le processus de solidarité, de parrainage et de tutorat observé dans les forums,  blogs, guildes de joueurs avec une organisation basée sur le mode de la division du travail et les chaînes vidéo qui favorisent l’apprentissage autodidacte (logiciel de montage, de création …)

Pouvons-nous imaginer un concept « d’empowerment » du citoyen, qui s’appuyant sur des nouvelles technologies aménagerait de nouvelles capacités d’actions !? Si nous partons sur le principe que de par leur nature et leur organisation les médias et réseaux sociaux engagent de façon inhérente les jeunes publics, alors pourquoi parle-t-on de « crise de l’engagement »? Sont-ce les institutions ou les jeunes qui ne s’adaptent pas ?

Parmi les nombreuses questions de départ que l’on pourrait se poser au sujet de ces médias,  la première est de savoir si ces médias sont « sans contrôle » ou « sous contrôle »?  Sont-ils comme beaucoup le fantasment des médias « du peuple » et donc par définition des  médias  «libres » ? Il nous faut aussi nous questionner sur les critères rendant compte de la participation et  sur les formes d’activités dans les réseaux sociaux. Comment cela est-il partager, commenter, publier… ?

Qu’engage un simple clic? Interrogeons-nous sur la symbolique des actions d’aimer. Toutes ces expressions ne s’apparenteraient-elles pas à une forme de vote? Un like est-il égal à un vote?

A l’issue de nos rencontres avec les usagers, blogueurs, internautes…., nous pouvons nous demander s’il existe un véritable esprit d’entraide ou simplement la recherche de popularité, cherchant à rendre juste visible sa participation ?

Nous ferons un inventaire des profils dominants des utilisateurs de ces médias sociaux , en essayant de définir leurs motivations, leurs croyances, le degré d’implication qui justifient de leur investissement.

Les médias sociaux jouent-ils un rôle dans le processus d’engagement ? Sont-ils facilitateurs d’une certaine adhésion ou affiliation ? Ou favorisent-ils au contraire une forme de « désengagement » ?

Ce nouveau travail d’expertise citoyenne a pour objectif d’interroger les jeunes à propos de causes ou combats éventuels auxquels ils sont particulièrement sensibles. Nous tâcherons d’évaluer les degrés de préoccupation.

L’expertise nous amènera à déterminer où ces échanges et conversations ont lieu et si elles prennent place de manières aléatoires ou organisées, dans des lieux géographiques ou au sein d’espaces virtuels définis.

La question de l’adhésion et de l’envie d’agir sera abordée. Comment l’interprétation de milliers de « like », » je deviens fan », » je follow » et » lève le pouce » produits chaque jour transforme et/ou démontre une forme de solidarité envers des causes plus ou moins sérieuses. Pourrons-nous faire un classement des degrés d’implications du simple internaute au clicktiviste jusque l’Hacktiviste (et médiactiviste)…?

En résumé, notre objet d’étude 

 

Notre approche consistera à observer, répertorier et définir les engagements 2.0 par l’angle des médias sociaux. On s’intéressera aux échanges informationnels comme les forums, blogs, réseaux sociaux…

Nous définirons le concept de « médias sociaux » comme une activité qui sous-tend la création, l’organisation, la publication et l’échange d’information entre plusieurs individus en prenant en compte tous types d’expression liés à l’internet.

Par ce prisme, de la création à sa consommation, nous pourrons ainsi définir l’ensemble des étapes où les jeunes utilisateurs jouent un rôle et pourraient être considérés comme « engagé-es ».

A travers cette expertise citoyenne, il s’agit d’évaluer de quelles façons et de quelles formes, l’usage des médias sociaux peut influencer et intervenir dans le processus d’engagement ou sa perception.

Notre choix et méthodologie

Une démarche quantitative

Une démarche d’ordre exploratoire

Une recherche documentaire

Le choix de la population

Construction d’un panorama des plateformes sociales

Chaque personne ayant participé peuvent interagir avec la proposition d’analyse. Dans une expertise citoyenne,  les personnes sont actrices des savoirs produits sur leurs actes.

 

Voici le lien du questionnaire :

https://fr.surveymonkey.com/r/79V6VGQ

Voici le mail pour participer à l’analyse de l’expertise citoyenne : icare.association@gmail.com

 

A très bientôt

Khattou Pierre

 

Moi, les médias et mes sexualités (Synthèse)

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Tous les deux ans, depuis 2008, les Associations Ic@re et les Eco-Liés publient une étude sur les questions liées à la jeunesse afin de comprendre quel est le rapport des jeunes et des moins jeunes aux médias.

Dans le cadre de ce travail, nous nous proposons d’ouvrir des pistes de débats et de réflexions quant aux pratiques qui sont liées à cet instrument…L’exposition à du contenu sexuel par les médias a-telle des effets sur le comportement sexuel des jeunes ?

Nous avons souhaité nous demander si la sexualité, par le biais de nombreux médias était devenue un loisir. Si tel est le cas, la sexualité est-elle maintenant affranchie de toute forme de procès moral. Michel Dorais, spécialiste des questions du genre et des sexualités affirme que « La sexualité est plus que jamais montée et montrée en spectacle, mais elle se doit désormais d’être spectaculaire ». Ceci confirme ce que nous avons tous pu distinguer, à savoir que la sexualité dans tous les supports médiatiques se scénarise (films, clips, jeux vidéo…) Mais qu’en est-il de sa perception ? Les codes et normes moraux ont-ils évolués avec les pratiques? Les limites des sphères de l’intime ont-elles bougées ?

OBJECTIFS DE L’EXPERTISE CITOYENNE

Ces objectifs sont ceux que nous avons explicité à chaque partenaire et acteurs de ce projet :

 1) Connaître les supports médias (internet), utilisés par les jeunes, donnant accès à du contenu « sexuel » ou connoté comme tel et en mesurer la fréquence d’utilisation.

2) Mettre en évidence les relations jeunes/contenus/supports en lien avec « les sexualités » des jeunes.

3) Répertorier les informations existantes autour de cette thématique (sur internet).

Notre document relatant cette nouvelle expertise citoyenne est construit en 2 parties. Une première relate le travail de FOCUS GROUP auprès de 200 jeunes de 13 à 20 ans. La seconde partie reprend les éléments récoltés par le biais d’un questionnaire avec un échantillon de 415 jeunes de 13 à 20 ans de la région Midi Pyrénées.

Résumé du Focus Group

 Il est apparu dans les focus group que la fascination de l’image que les médias leur imposent, née du rapport à la beauté et de la séduction, de la mode et image de soi rend compliqué le rapport qu’entretiennent les jeunes avec certains médias.

Les jeunes filles, mais aussi de plus en plus de garçons entrent dans une sphère sociale où ils exercent leur potentiel de séduction à partir de normes physique définies par les médias tels que les magazines féminins ou masculins et les publicités.

En effet, on les pousse à devenir ce qu’elles/ils ne sont pas, en profitant du fait qu’elles et ils se cherchent, sans se préoccuper des risques encourus.

Dans le cadre de nos entretiens, nous soulignons également que le rapport des jeunes à certain média, se jouerait à la fois sur le mode du rapprochement grâce aux clips, la télé réalité, séries télé et cinéma, oscillant entre regard critique et admiration.

Malgré tout, dans le cadre de nos focus, il serait réducteur de faire porter la responsabilité d’une influence négative aux seuls médias. Le processus est beaucoup plus complexe que cela. Avec un peu de recul, nous observons que l’impact d’un contenu découle du niveau de maturité affective et intellectuelle, de l’individualité, de l’histoire, des références culturelles (voir cultuelles) et de l’environnement social des jeunes.

 

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 Les réseaux sociaux :

Facebook et d’autres réseaux sociaux sont devenus « notre carte d’identité numérique ».

A la question : Quel support numérique utilises-tu le plus souvent pour t’informer ? Facebook arrive en tête, suivi par les blogs et forums.

87,7% des jeunes ont déjà paramétré les applications qu’ils utilisent.

Les messageries instantanées ont également la côte. 42% se rendent régulièrement sur Facebook Messenger, 23% sur Skype, 30% sur Snapchat et 8% sur WhatsApp.

A la question : Quels avantages à utiliser les réseaux sociaux ?

Je communique avec des ami(e)s proches 68,9%

Je peux avoir une identité différente de la vie de tous les jours13,1%

Je peux communiquer avec le monde entier 31,1%

Je peux me fabriquer une E réputation 4,9%

Pour les jeunes sondés, le moyen le plus efficace pour« approcher » une fille ou un garçon reste les ami(e)s : cité à 76,6%. Viennent ensuite les réseaux sociaux à 43,8% et enfin aller voir directement la personne autour de 25%.

Sur les réseaux sociaux, as-tu déjà subi des remarques liées à ton sexe ou à ta sexualité ?

56,5% répondent par l’affirmative, avec 48% de filles et 8,5 % de garçons.

 T’est-il déjà arrivé d’envoyer des sextos ?

 77% des adolescent-e-s ont envoyé au moins une fois un sexto et 82,3% ont déjà reçu des sextos.Nous définissons le fait de poster une photo nu(e) ou partiellement nu(e) comme un sexto. Il apparait dans notre expertise que la majorité des jeunes de 14-20 ans possèdent un téléphone portable, il semble donc raisonnable de dire que la majorité des activités « sextos » se déroule via un téléphone.

A la question : « as-tu déjà subi des pressions de la part de quelqu’un via les réseaux sociaux ou par SMS pour te montrer nu-e ou en partie?»

Les réseaux sociaux entretiennent l’idée que l’on peut partager ses fantasmes avec le monde entier 64 % des jeunes sondés ont déjà, via un ordinateur ou un mobile (snapchat, instagram,Facebook…) posté ou envoyé une photo, une vidéo d’eux même nu-e ou dénudé-e. 20,5% ont montré à des proches (sans les diffuser) des photos ou des vidéos de leur partenaire du moment nu-e ou dénudé-e. 5% pourraient publier ou diffuser des photos ou des vidéos d’un ami-e nu-e ou dénudé-e, ou l’ont fait.

Quel média te renseigne le mieux sur tes sexualités ?

Les réseaux sociaux 39,2%, les sites et forums santé 33,3% et les blogs et sites adolescents-es 21,6%

 A la question : Quand tu as des questions autour de ta sexualité, à qui en parles-tu en premier ?

 Les ami(e)s 67,7%

27,4% n’en parlent pas

Les ami(e)s via les réseaux sociaux 12,9% les associations, planning, infirmier-infirmière 6,5%

 L’industrie porno ou “ la sexualité hétéro avec un regard d’homme”

La question du « mythe sexuel » à travers les actes ou modèles auxquels le jeune croit devoir s’identifier ou se conformer pose question à travers ces quelques chiffres.

Ils sont 87,1% à avoir déjà visionné volontairement des images ou des vidéos à caractère sexuel. Ils sont 36,8 % à proposer de reproduire une scène visionnée dans un film porno avec son ou sa partenaire dont 95% de garçons. 28,3% d’entre eux estiment avoir appris des choses sur les sites pornographiques.

Parmi les 20 clips déclarés comme préférés par les jeunes sondés,

90% présentent un contenu sexuel (une représentation d’une activité sexuelle, un comportement suggestif ou des propos sexuels ou traitant de sexualité).

Les paroles de ces chansons sont de plus en plus explicites, surtout celles qui parlent de relations sexuelles, de drogue et de violence. Est-ce que les scènes de plus en plus « osées » dans les vidéo-clips vont trop loin ?

 Selon toi, si tu avais accès à la chirurgie esthétique, tu le ferais pourquoi ? graphique

 

L’abondance des messages sexuels dans les médias pousse les jeunes à valoriser une image corporelle stéréotypée.

-Cette image constitue pour chaque sexe un modèle corporel unique qui ne laisse pas de place à la variété des formes, des âges et des tailles.

-Les jeunes subissent une pression énorme pour se conformer à ce modèle.

-Obsession de l’image corporelle avec ses conséquences néfastes sur la santé et l’estime de soi des adolescente-s fait partie des effets de la sexualisation de l’espace public : les garçons, un corps fort, endurant et musclé / chez les filles un corps mince (55% des filles entre 15 et 19 ans veulent perdre du poids contre 15% des garçons au même âge).

Dans une société qui demande à ce que de moins en moins de capacités physiques soient mobilisées dans le travail à cause de l’industrialisation et de la robotisation des tâches, paradoxalement le muscle n’a jamais été aussi présent. Les jeunes sont de plus en plus nombreux et de plus en plus précocement à la recherche de muscles saillants, dessinés, prêts à être exhibés.

Ils sont 34,3% à avoir déjà, virtuellement via une webcam ou mobile (facetime, dovisio, skype…) fait l’amour avec leur partenaire du moment. Ils sont 67,5 % à avoir déjà fait virtuellement via une webcam ou mobile (facetime, skype…) l’amour avec un-e inconnu-e.

Internet a encouragé l’exploration de nouvelles pratiques sexuelles et de nouvelles façons de se procurer du plaisir. Face à l’ampleur des possibles qu’offre cet outil, nous pouvons imaginer que c’est une sexualité plutôt créative qui peut s’exprimer.

L’expérience nous apprend qu’un-e adolescent-e qui cherche à appréhender et comprendre sa ou ses sexualités, le fait à partir de normes véhiculées par les pairs, les adultes, l’école mais aussi les médias. C’est précisément dans ces espaces qu’il nous semble important en tant qu’acteurs de l’éducation d’agir. Nier la sexualité des jeunes, c’est contourner nos responsabilités.

Cliquer sur le lien pour lire l’expertise citoyenne dans sa globalité:

Moi,les médias et mes sexualités 2015-2016 

 

Co-écrit par Sophia Idayassine et Pierre Khattou